Alors qu'il publie «le Village de l'Allemand», le grand romancier algérien s'explique ici sur les liens entre hitlérisme et islamisme, la politique de Bouteflika et les choix diplomatiques de Sarkozy. Ce qu'il dit est terrible
En exergue, un mot du narrateur annonce la couleur du livre. Noire, très noire: «il y a des parallèles dangereux qui pourraient me valoir des ennuis». Ce n'est pas une coquetterie. Il n'y en a jamais chez Boualem Sansal. Dans son cinquième roman, deux frères d'origine algérienne tiennent leur journal. Ils vivent en France, banlieue parisienne, et apprennent avec horreur la destinée de leur père: Hans Schiller, héros du FLN, était officier SS; il vient de finir ses jours au bled, égorgé par le GIA.
Pour son fils aîné, l'histoire des camps d'extermination se découvre dans son insupportable singularité, et s'inscrit dans sa chair, jusqu'à la folie. Pour le cadet, directement confronté à la «talibanisation» de sa cité, l'équation entre nazisme et islamisme s'impose avec cette certitude: «l'imam de la tour 17, il faut lui couper le sifflet». Entre leurs deux voix alternées, Sansal fraie la sienne, subtile mais ferme, qui dans une intrigue serrée noue sans faiblir les questions les plus brûlantes: banlieues, Algérie, nazisme, fanatisme... Servi par tant de talent, son courage force l'admiration. «Le Village de l'Allemand» est un coup de poing dans le gras de nos plus rassurantes illusions: la fin de l'histoire n'a pas eu lieu. G.L.
Le Nouvel Observateur - Ce qui donne son titre au roman, c'est la destinée d'un criminel de guerre nazi, ancien SS qui a trouvé refuge en Algérie, où il est devenu un héros de la guerre d'indépendance en formant des combattants du FLN... S'agit-il d'une histoire vraie? Comment est né ce roman?
Le Nouvel Observateur - Ce qui donne son titre au roman, c'est la destinée d'un criminel de guerre nazi, ancien SS qui a trouvé refuge en Algérie, où il est devenu un héros de la guerre d'indépendance en formant des combattants du FLN... S'agit-il d'une histoire vraie? Comment est né ce roman?

Depuis, j'ai souvent pensé à cette histoire. Je lui trouvais beaucoup d'aspects intéressants: le côté aventureux et romantique de cet Européen venu se battre pour l'indépendance de l'Algérie, sa retraite dans un village du bout du monde, sa conversion à l'islam, l'ascendant sympathique qu'il a pris sur ses habitants. Il y avait aussi le côté noir, celui de l'officier SS ayant servi dans les camps d'extermination.
N.O. - Comment cet aspect-là pouvait-il être occulté?

N.O. - Pour reprendre le titred'un livre paru en 1990, votre roman propose en somme une nouvelle vision, extrêmement sombre, des rapports entre «le croissant et la croix gammée» (1). D'autant qu'à l'arrière-plan se profile le rôle des services secrets égyptiens de Nasser... Ce passé-là en tout cas, volontiers méconnu - sinon occulté, nous entraîne très loin des visions manichéennes de la décolonisation qui ont souvent cours. N'est-ce pas une nouvelle façon pour vous de déconstruire l'histoire de la libération nationale en Algérie (dont vous avez déjà dénoncé les mythes, notamment dans «Poste restante: Alger»)?
Boualem Sansal. - Quand j'ai décidé de faire de l'histoire de cet Allemand la trame d'un roman, je me suis retrouvé avec beaucoup de questions sans réponses. Je n'ai hélas pas pu me rendre dans ce village pour mener enquête. Tant de choses ont changé en Algérie depuis le début des années 1980 qu'il m'est vite apparu inutile de m'y rendre. Durant la «décennie noire», tout déplacement était suicidaire, le pays était sous contrôle des GIA. Et plus tard, alors que la sécurité sur les routes s'était améliorée, j'y ai renoncé, je me suis dit que le village était au mieux sous la coupe d'un notable issu de l'Alliance présidentielle, donc livré à la gabegie et à la corruption, au pire sous la férule d'un émir «résiduel» du GIA et que toute trace de cet Allemand avait dû être effacée. J'ai recueilli quelques dires ici et là, et puisé dans les livres pour reconstituer la possible trajectoire de cet homme, et d'une manière générale de ces criminels de guerre nazis qui se sont réfugiés dans les pays arabes.

N.O. - Mais ce que raconte votre roman, c'est surtout la découverte du nazisme lui-même, aujourd'hui, par les deux fils de l'Allemand devenu Algérien. Pour eux, qui vivent dans une cité de la banlieue parisienne, cette découverte est un traumatisme. La question de la transmission de cet insupportable héritage est ainsi au cœur du livre - notamment à travers le texte de Primo Levi qui s'y trouve cité. Est-ce une question qui vous hante directement? S'agit-il de lutter contre une forme de négationnisme ambiant?
Boualem Sansal. - Je me pose souvent la question: comment réagiront nos jeunes le jour où ils ouvriront les yeux et que tomberont les certitudes débilitantes qui ont été leur pain, leur lait et leur miel quotidiens depuis la prime enfance. On imagine le chaos. Ils devront repenser tout ce qui leur a été inculqué: religion, identité, histoire, société, Etat, monde. Je me dis avec tristesse qu'ils ne pourront pas mener ce travail de reconstruction et que probablement ils ne trouveront personne pour les aider. Les vieux auront aussi à se refaire. C'est parce que leurs yeux se sont quelque peu décillés au début des années 1980 sur l'impasse dans laquelle le FLN avait mis le pays, que les jeunes Algériens ont massivement rejoint le FIS et les groupes armés. Ils avaient besoin d'autres certitudes, c'était urgent. Vers quoi iront-ils maintenant qu'ils ont compris que l'islamisme ne payait que par la mort et que la voie de l'émigration leur était fermée? J'ai voulu m'engager dans cette problématique, le choc de la vérité, et j'ai choisi de le faire d'une manière à la fois positive, façon de ne pas insulter l'avenir et croire que nos jeunes sauront trouver une issue (comme Malrich, l'enfant des banlieues) et dramatique comme pour Rachel que la révélation de ce que fut le passé de son père a mené au suicide. Je ne sais pas si l'Allemand de Aïn Deb avait des enfants. Je lui en ai donné deux, Rachel et Malrich, et je les ai brutalement mis devant le passé de leur père. Ils ne sont pas réels mais je m'en suis voulu pour la douleur que je leur ai infligé.
Devant ces révélations, se pose la terrible question: sommes-nous comptables des crimes commis par nos parents, d'une manière générale par le peuple auquel nous appartenons? Oui, cette question me hante et je n'ai pas de réponse. Je me dis que nous ne sommes responsables de rien mais en tant qu'héritiers, le problème nous échoit, nous n'y pouvons rien. Je me dis que nous n'avons à faire ni repentance ni excuse mais en tant qu'héritiers le problème nous échoit. Il n'y a pas de réponse mais il y a peut-être une solution: que les enfants des victimes et ceux des coupables se rencontrent et se parlent, autour d'une histoire qu'ils écriront eux-mêmes. Ensemble, de cette façon, ils éviteront peut-être le manichéisme que naturellement les acteurs de la tragédie portent en eux. N'est-ce pas d'ailleurs ce que nous faisons depuis que le monde est monde?
N.O. - Votre Ministre des Anciens combattants a récemment déclaré que Nicolas Sarkozy devait son élection, en France, à l'appui d'un «lobby juif». Faut-il y voir une sorte de résurgence - ou de symptôme - du passé qu'évoque votre roman? Et que pensez-vous de la façon dont Sarkozy a réagi à cette provocation? De son attitude, en général, vis-à-vis des dirigeants algériens et sur les relations franco-algérienne?

Je trouve que Sarkozy a été pusillanime, il aurait dû différer sa venue, et demander officiellement à Bouteflika de désavouer publiquement son ministre. Il aurait dû maintenir Macias dans sa délégation. Sarko et sa délégation étaient les invités de l'Algérie, pas seulement de M. Bouteflika.
Sarko et Boutef qui se donnaient allègrement du «Mon ami Abdelaziz» par-ci, «Mon ami Nicolas» par-là, n'ont pas été au bout de leur soudaine amitié. Pour nous, la chose est sacrée: L'ami de mon ami est mon ami. En foi de quoi, Macias, l'ami de Sarko, aurait dû, obligatoirement, trouver sa place dans le cœur de Boutef. Je ne me souviens pas, soit dit en passant, que celui-ci ait été mis devant pareil et inutile affront lorsqu'il est allé en France, à l'invitation de Chirac. Au contraire, il eu droit au grand jeu, Parlement, Champs-Élysées, petits fours et tutti quanti. En se dérobant, Sarko lui a donné quitus de son insulte (car nul ne doute qu'il ne soit derrière les déclarations de son ministre), il l'a même encouragé à récidiver et pour nous qui espérions voir les relations algéro-françaises enfin se tourner vers l'avenir et nous apporter un peu d'air et de progrès, c'est décevant.
N.O. - Ce qui frappe de plein fouet à la lecture, ce qui est très violent dans votre roman, c'est évidemment le jeu de miroir entre le nazisme d'hier et l'islamisme d'aujourd'hui. Le journal de Rachel insiste sur la spécificité de l'Extermination. Mais son frère Malrich, qui perçoit l'imam de sa cité comme un SS, va jusqu'à écrire: «quand je vois ce que les islamistes font chez nous et ailleurs, je me dis qu'ils dépasseront les nazis si un jour ils ont le pouvoir». Dans quelle mesure partagez-vous ce point de vue?
Boualem Sansal. - Nous vivons sous un régime national-islamiste et dans un environnement marqué par le terrorisme, nous voyons bien que la frontière entre islamisme et nazisme est mince. L'Algérie est perçue par ses enfants eux-mêmes comme une «prison à ciel ouvert», disent les uns, et comme «un camp de concentration», disent les autres qui meurent à petit feu dans les cités. On ne se sent pas seulement prisonniers de murs et de frontières étanches, mais d'un ordre ténébreux et violent qui ne laisse pas même place au rêve. Nos jeunes ne pensent qu'à se jeter à la mer pour rejoindre des terres clémentes. Ils ont un slogan qu'ils répètent à longueur de journée en regardant la mer: «Mourir ailleurs plutôt que vivre ici». Les Harragas (les brûleurs de routes) avant d'être des émigrés clandestins sont des prisonniers évadés. Ils devraient être accueillis en tant que tels et non comme des hors-la-loi que l'on punit de la manière la plus cruelle: en les renvoyant au pays.
N.O. - En ce qui concerne la menace islamiste, plusieurs événements récents donnent hélas raison à l'inquiétude et à la noirceur qui imprègnent votre roman: les attentats qui viennent de se produire à Alger, par exemple. Des voix s'élèvent pour mettre en cause la responsabilité de la politique de «Réconciliation nationale» menée par le président Bouteflika. Est-ce aussi votre avis? Entre l'épisode sanglant des villageois égorgés par le GIA en 1994 - que l'on trouve dans votre livre - et ces attentats-suicides orchestrés par Al-Qaïda, quelle évolution voyez-vous se dessiner?

Le Dr. Saïd Saadi, chef du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) a récemment déclaré que l'Algérie était en voie d'«irakisation». Je partage ce point de vue. Tant que le régime sera là, le désordre ira croissant. Comme elle le fut dans les premières années de son indépendance, une terre d'expérimentation où tous les vendeurs d'utopies dans le monde venaient proposer leurs recettes-miracles, l'Algérie sera, comme l'Irak, un terrain où viendront s'affronter toutes les factions et toutes les mafias du monde. El-Qaïda l'a bien compris, elle y a installé une succursale. Hier, c'était les Frères Musulmans, puis les Afghans, aujourd'hui, c'est la nébuleuse El-Qaïda et demain, on rebattra les cartes et de nouveaux acteurs apparaîtront. Le système corrompu et nauséabond du FLN est ainsi, il attire les mouches. Le barrage à cela est une démocratie insérée dans l'ensemble maghrébin et l'Union méditerranéenne.
N.O. - Comment lutter contre cette menace terroriste? Votre livre pose à de nombreuses reprises la question, mais n'apporte guère de réponse... Quel rôle peuvent jouer les démocraties occidentales? La façon dont Sarkozy vient de recevoir Kadhafi est-elle, comme il le dit, une voie possible pour encourager la démocratie face à l'islamisme?
Boualem Sansal. - Avec des régimes comme ceux de Bouteflika et Kadhafi, les démocraties occidentales ne peuvent pas grand-chose. Tout ce qu'elles diront et feront sera retourné contres elles et contre nous. Nos leaders sont de redoutables tennismen. Ils connaissent tous les coups pour détruire les balles en vol. Comme d'habitude, ils se dresseront sur leurs ergots et crieront : ingérence, colonialisme, néocolonialisme, impérialisme, atteinte à nos valeurs islamiques, lobby juif, etc!
La menace terroriste ne les gêne pas plus que ça. En tout cas, ils veulent la gérer selon leurs vues et besoins tactiques, loin du regard étranger. «Le terrorisme reste à définir», disait Kadhafi en Espagne. Bouteflika avait dit une chose similaire. La menace terroriste est pour eux pain béni, elle leur permet de maintenir la société sous étroite surveillance et ridiculiser ses prétentions démocratiques, toujours présentées comme susurrées par l'Occident dans le but d'affaiblir nos valeurs nationales.
La méthode Sarkozy est peut-être une voie. En recevant les dictateurs, en travaillant avec eux, on les légitime, certes, mais peu à peu on les déshabille, on les montre sous leur vrai jour, on les implique dans des projets communs. Ne se sentant plus menacés par les discours de l'Occident sur les droits de l'homme, ils pourraient avancer sur la voie de la normalité (je le dis sans trop y croire). La méthode implique que dans nos pays, la société civile et les partis politiques se mobilisent pour accentuer la pression interne. Quoi qu'il en soit, il est trop tôt pour juger de l'efficacité de la méthode Sarko. J'aurais quand même préféré qu'il reçoive Kadhafi dans la discrétion, ce richissime bandit ne méritait pas tant d'égards.
N. O. - Qui peut agir alors?
Boualem Sansal. - La lutte contre l'islamisme, matrice du terrorisme, réclame un engagement des musulmans et de leurs théologiens. Il leur revient de sauver leur religion et de la réconcilier avec la modernité, faute de quoi l'islam finira par n'être plus que l'islamisme. Mais le danger dans les pays arabes et musulmans est tel qu'aucun théologien n'ose entreprendre ce nécessaire travail d'ijtihad. Et les intellectuels qui s'y emploient avec talent dans les démocraties occidentales (Soheib Bencheikh, Malek Chebel, Mohamed Arkoun, Abdelwahab Meddeb...) ne sont guère entendus dans nos pays. Mon humble avis est que l'islam a déjà trop pâti de l'islamisme et du nationalisme arabo-musulman, je ne vois pas comment il pourrait reprendre le chemin des Lumières qui jadis fut le sien.
N. O. - L'islamisation de certaines cités de banlieue, en France, est également au cœur du livre: non seulement on y «fabrique» des talibans, mais c'est un véritable état (totalitaire) dans l'état (républicain) qui se dessine. Un état avec ses lois et son impôt: «la cité sera bientôt une république islamique parfaitement constituée», prophétise Malrich. Pire, il la compare à un«camp de concentration», dont les habitants, en proie au désœuvrement, seraient sous l'autorité tyrannique de l'imam leurs propres «kapos». Là-encore, ce diagnostic extrêmement radical (du personnage) vous semble-t-il justifié? N'est-il pas quelque peu caricatural? Et si non, sur quels éléments vous fondez-vous?
Boualem Sansal. - Le diagnostic de Malrich n'est pas exagéré. C'est la triste réalité. Dans nos pays, les cités populaires abandonnées par l'Etat à la misère, au banditisme et à l'islamisme sont déjà des camps de concentration. Certaines banlieues françaises sont de la même manière sous la coupe des gangs mafieux et islamistes, en connexion avec les gangs d'Algérie et les réseaux salafistes d'El-Qaïda dans le monde. Le journaliste Mohamed Sifaoui, à travers ses enquêtes sur le terrain et ses documentaires, en a apporté la preuve. Moi-même, au cours de mes déplacements en France, j'ai eu l'occasion de le constater et de l'entendre de la bouche même des habitants de ces cités.
N.O. - Le seul remède indiqué par votre roman, ici encore dans la filiation de Primo Levi, c'est l'usage de la parole, le souci de dire la vérité contre l'oubli, le mensonge, le silence. Pensez-vous que l'écriture peut être une arme politique? Au moment du 11 septembre 2001, vous aviez été l'un des rares et tout premiers intellectuels de culture musulmane à dénoncer le fanatisme. Vous sentez-vous moins seul aujourd'hui?
Boualem Sansal. - Le Verbe est tout. Il peut tuer et ressusciter. Je ne me situe évidemment pas à ce niveau. J'écris pour parler, parler à des gens, des frères, des amis, des passants tranquilles, et même, s'ils le veulent bien, à ceux qui rêvent de détruire l'humanité et la planète.
Ce sont les lecteurs qui font des livres une arme politique. Plus ils sont nombreux et plus ils sont forts, ils peuvent s'associer, crier, brandir le poing et chasser ceux qui nous font du mal avec leur fanatisme, leurs mensonges, leurs rapines, leurs crimes.
Le 11 septembre a été pour nous tous un choc terrible. Ce jour, nous avons commencé à comprendre que l'islamisme était dans une démarche autrement plus radicale que celle que nous lui attribuions: lutter contre les tyrans en terres d'islam et instaurer la charia. Sa véritable démarche est l'extermination de l'autre, le croisé, le Juif, l'athée, le musulman laïc, la femme libre, le démocrate, l'homosexuel, etc (la liste ne cesse de s'allonger). Il n'est limité dans son projet que par l'absence entre ses mains d'armes de destruction massive. Devant une telle folie, la mobilisation a été bien timorée. Pire, ici et là, on a composé avec lui, on lui a fait des concessions (voile islamique, gestion des mosquées, éducation, prêches à la télé, fermeture des écoles enseignant en français...), on lui a abandonné des zones entières (des villes et des banlieues) et très peu aujourd'hui osent aborder frontalement la question de l'islamisme, encore moins celle de l'islam, otage de l'islamisme. En Algérie, en application de la «Réconciliation», ce mot, comme celui de terroriste et beaucoup d'autres, ont tout simplement disparu du vocabulaire des officiels. On parle «d'égarés manipulés par la main de l'étranger». On revient toujours au complot contre la nation algérienne.
N.O. - En exergue, le narrateur principal indique que le livre contient «des parallèles dangereux qui pourraient [lui] valoir des ennuis». Ne craignez-vous pas vous-même d'en avoir? Vous avez dû quitter vos fonctions dans l'administration en 2003. Et votre dernier livre [«Poste restante : Alger»] a été interdit en Algérie en 2006. Pensez-vous que celui-ci sera autorisé? Et pourquoi, au fond, restez-vous en Algérie, là où beaucoup ont préféré l'exil?

Comme beaucoup d'Algériens, les jeunes et les moins jeunes, je suis constamment taraudé par l'envie de «m'évader» du camp. Et toujours, au moment de ramasser mon baluchon et de prendre la clé des champs, je me dis que, après tout il est plus intelligent de détruire le camp, une pièce rapportée, que de fuir le pays. L'Algérie est un beau et grand pays, il vient de loin, il a une longue et passionnante histoire, ayant fricoté de près avec tous les peuples de la Méditerranée, il n'est pas né avec le FLN, il n'a rien à voir avec sa culture, ses camps, ses apparatchiks et ses kapos, un jour il reprendra sa route sous le soleil et sa terre reverdira. J'aimerais être là pour le voir.
Propos recueillis par Grégoire Leménager
«Le Village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller», par Boualem Sansal, Gallimard, 256 p., 20 euros.
(1) «Le Croissant et la croix gammée, ou les secrets de l'alliance de l'Islam et le nazisme d'Hitler à nos jours», par Roger Faligot et Rémi Kauffer, Albin Michel, 1990.
Né en 1949, Boualem Sansal vit près d'Alger. Il est l'auteur de plusieurs romans, dont «le Serment des barbares» (1999) et «Harraga» (2005). Haut fonctionnaire au ministère de l'Industrie, il a été congédié en 2003.